World With Women à Biarritz : repenser les règles du jeu, jusque dans l’intelligence artificielle | French Tech Pays Basque
Transition socialeInclusion
World With Women à Biarritz : prendre sa place, faire collectif et repenser les règles du jeu, jusque dans l’intelligence artificielle
AuteurMarianne
Publié le
ÉDITORIAL | BIARRITZ, 13 OCTOBRE 2026
Et si la mixité n’était pas seulement une question de représentation, mais une condition essentielle pour transformer durablement notre société ? C’est tout le sens de la mobilisation World With Women, qui réunissait ce 13 octobre à Biarritz des femmes engagées issues du sport, de l’entrepreneuriat, de l’entreprise et de l’innovation.
À la Villa Fal Héméra, lieu de rencontres et d’échanges porté par une société à mission, les témoignages se sont succédé autour d’une même conviction : les femmes ne devraient plus avoir à démontrer davantage leur légitimité pour accéder aux mêmes opportunités. Et pour faire évoluer les mentalités, les institutions et les pratiques, le collectif reste l’un des leviers les plus puissants.
De l’Islande à Biarritz : une mobilisation qui dépasse les frontières
L’histoire de World With Women fait écho à un événement devenu emblématique de la lutte pour l’égalité : le 24 octobre 1975, près de 90 % des Islandaises cessent de travailler, de s'occuper des enfants et d'assurer les tâches domestiques pour rendre visible leur contribution indispensable à la société.
Cinquante et un ans plus tard, l’esprit de cette mobilisation résonne toujours.
Lancé en mars 2026, le mouvement World With Women a choisi de fédérer femmes et hommes autour d'une ambition commune : accélérer la mixité et faire de l'égalité une réalité concrète. Avec une mobilisation annoncée dans 24 pays, 34 territoires et l'engagement de quelque 900 bénévoles, l'initiative témoigne d'une volonté de dépasser les frontières géographiques et sociales.
À Biarritz, cette dynamique a notamment été portée par l'engagement de Cathe Lamarque, saluée pour sa capacité à faire avancer la place des femmes dans l'économie et à fédérer les énergies, y compris à distance depuis Paris.
Car c'est bien la particularité de cette mobilisation : elle ne cherche pas à opposer les femmes et les hommes, mais à les mettre en mouvement ensemble.
Un principe d'autant plus important que les chiffres internationaux rappellent l'ampleur du chemin restant à parcourir. Selon les dimensions de l'égalité considérées, les projections se comptent encore en décennies, voire en siècles.
La mixité progresse dans les discours. Mais dans les faits, les inégalités restent profondément ancrées.
Céline Ferrer : le rugby comme école de confiance, de solidarité et de leadership
L'un des témoignages marquants de cette journée fut celui de Céline Ferrer, ancienne internationale française de rugby, qui a notamment porté le brassard de capitaine des Bleues.
Son histoire commence à 19 ans, lorsqu'une amie lui fait découvrir un sport qu'elle ne savait même pas accessible aux femmes.
Ce qu'elle découvre alors dépasse largement les terrains : une équipe, des personnalités inspirantes et surtout un sentiment d'appartenance.
Au départ, ce sont les femmes qui lui donnent envie de rester. Puis vient l'amour du rugby.
Mesurant 1,80 mètre, Céline raconte comment cette pratique lui a permis de transformer son rapport au corps. Une silhouette qui pouvait la singulariser devient une force. Sur le terrain, elle trouve sa place, apprend à apprécier sa puissance physique et à considérer son corps comme un véritable outil de performance.
Mais le rugby lui enseigne surtout la valeur du collectif.
Là où l'on pourrait craindre le jugement, l'équipe encourage, accompagne et pousse chacune à dépasser ses limites. L'erreur devient une occasion d'apprendre ensemble plutôt qu'une raison de se mettre en retrait.
Cette solidarité prend une dimension particulière lorsqu'elle évoque son expérience de capitaine, notamment à Eden Park, devant des dizaines de milliers de spectateurs. Pour elle, porter le brassard ne consiste pas uniquement à représenter une équipe : c'est aussi assumer la responsabilité de transmettre de l'énergie, de soutenir les autres et de montrer l'exemple.
Son témoignage rappelle néanmoins les inégalités économiques persistantes dans le sport de haut niveau.
Malgré les progrès de visibilité du rugby féminin, de nombreuses joueuses évoluant au plus haut niveau national doivent encore concilier entraînements intensifs et activité professionnelle. Céline évoque des journées qui s'achèvent tard dans la soirée, ainsi que des rémunérations sans commune mesure avec les exigences de leur engagement sportif.
Une question fondamentale se pose alors : comment exiger le même niveau de performance sans donner les mêmes moyens pour réussir ?
Un parallèle évident avec le monde de l'entreprise, où les femmes doivent encore trop souvent faire davantage leurs preuves pour obtenir une reconnaissance équivalente.
Céline rappelle enfin une réalité universelle : même les personnes les plus fortes connaissent des moments de fragilité. Savoir s'entourer, demander de l'aide et reconnaître que l'on traverse une période difficile fait aussi partie du courage.
Soraya Ouraoui : oser avant de se sentir prête
Autre temps fort de cette rencontre : l'intervention particulièrement profonde de Soraya Ouraoui, ancienne vice-présidente de Women Up et forte de dix années d'expérience chez BNP Paribas.
Son engagement pour la mixité trouve notamment ses racines dans son propre parcours professionnel.
Elle raconte avoir évolué dans un environnement traditionnel où, malgré ses responsabilités, son identité pouvait être ramenée à son statut marital plutôt qu'à ses compétences.
Une expérience qui l'a conduite à s'interroger sur les mécanismes, parfois invisibles, qui limitent l'ambition et la liberté des femmes.
Parmi ces freins, elle identifie la peur du regard des autres.
La peur de paraître prétentieuse. De trop briller. D'être critiquée. De ne pas être suffisamment compétente ou légitime.
Soraya invite à distinguer deux notions souvent confondues : l'introversion, qui correspond notamment à un besoin de se ressourcer dans le calme, et la timidité, qui peut être liée à la peur du jugement.
Cette distinction ouvre une réflexion plus large sur notre capacité à prendre la parole, à défendre nos idées et à accepter notre propre visibilité.
Pour elle, la confiance se construit d'abord par la connaissance de soi. Plus on comprend ses valeurs, ses forces et ses aspirations, moins le regard des autres détermine nos décisions.
Elle insiste également sur un piège particulièrement répandu : attendre d'être parfaitement prête avant de se lancer.
Or, la légitimité ne précède pas toujours l'expérience. Elle se construit en agissant, progressivement, en acceptant les imperfections du premier pas.
Ce n'est pas l'absence de peur qui permet d'avancer, mais notre capacité à agir malgré elle.
Un message qui résonne particulièrement dans l'entrepreneuriat, où l'incertitude, l'exposition et le risque font partie du quotidien.
L'intervention de Soraya rappelle ainsi que l'émancipation économique des femmes ne repose pas uniquement sur l'accès aux opportunités. Elle implique aussi de déconstruire les mécanismes d'autocensure, sans pour autant faire porter aux femmes seules la responsabilité d'inégalités structurelles.
Maëlle Bidegaray : quand le surf devient un espace de reconquête collective
Au Pays Basque, difficile de parler de territoire, d'identité et de confiance sans évoquer le surf.
C'est précisément le terrain d'engagement de Maëlle Bidegaray, fondatrice de SISKA, une communauté créée pour renforcer la place et la visibilité des femmes dans cet univers.
Son histoire part d'un constat personnel.
Dans des line-ups majoritairement masculins, elle raconte avoir parfois douté de sa légitimité, hésité à prendre une vague ou ressenti la pression du regard des autres.
Or, surfer exige justement de faire confiance à son intuition, de s'affirmer et de prendre des décisions.
Après treize années passées à l'étranger, elle revient au Pays Basque et constate l'absence d'une communauté féminine correspondant à ce qu'elle avait pu connaître ailleurs, notamment en Bretagne avec les Surfeuses de la Baie.
Elle décide alors de créer cet espace.
D'abord une page Instagram, puis un groupe WhatsApp. Aujourd'hui, la communauté rassemble environ 400 femmes qui se retrouvent autour d'une passion commune.
Mais SISKA va progressivement au-delà de la pratique sportive.
Avec sa cofondatrice, Maëlle identifie un autre enjeu : celui de la représentation des femmes dans l'industrie du surf.
Car les stéréotypes ne se limitent pas aux comportements dans l'eau. Ils se prolongent dans la communication des marques, les critères de sponsoring et les vêtements proposés aux pratiquantes.
L'hypersexualisation des sportives, la prédominance de certains standards physiques et le manque de diversité des représentations contribuent à entretenir une vision restrictive de la place des femmes.
À travers SISKA, Maëlle défend une autre approche : rendre visibles des femmes qui surfent pour le plaisir, la performance, le dépassement de soi et la liberté, indépendamment des standards esthétiques.
Son conseil à celles qui souhaitent commencer est simple : s'entourer.
Car le collectif permet de franchir des barrières qui paraissent parfois insurmontables individuellement.
Et cette question dépasse largement le surf. Elle concerne l'éducation, l'adolescence, la confiance en soi et l'accès des jeunes filles à la pratique sportive.
Des terrains de sport aux entreprises : des inégalités qui restent systémiques
À travers ces témoignages, un fil conducteur apparaît.
Qu'il s'agisse d'entrer sur un terrain de rugby, de prendre une vague, de s'exprimer en réunion ou de défendre un projet entrepreneurial, les femmes se heurtent encore à des mécanismes comparables.
La question n'est pas seulement celle de la confiance individuelle.
Elle est aussi celle des environnements qui favorisent, ou empêchent, cette confiance de se développer.
Pourquoi certaines femmes ont-elles le sentiment de devoir être irréprochables pour être reconnues ? Pourquoi leur apparence, leur posture ou leur légitimité sont-elles parfois davantage commentées que leurs compétences ? Pourquoi doivent-elles encore justifier leur présence dans certains espaces ?
Ces interrogations, nourries également par les échanges avec Nahima Selouane et Daphné Hanus, invitent à dépasser les seules initiatives individuelles.
L'éducation, les modèles de représentation, les pratiques managériales et les mécanismes de reconnaissance ont tous un rôle à jouer.
Mais un autre domaine mérite désormais une attention particulière : celui des technologies qui façonnent notre avenir.
Et si l'intelligence artificielle reproduisait les inégalités que nous cherchons à dépasser ?
Marianne Mazaud, Directrice de Mission French Tech Pays Basque, rappelait que l'intelligence artificielle occupe une place croissante dans nos sociétés. Elle influence déjà la manière dont nous recrutons, communiquons, apprenons, accédons à l'information et prenons certaines décisions.
Mais derrière chaque système d'IA se trouvent des choix profondément humains.
Quelles données utiliser ? Quels problèmes chercher à résoudre ? Quels risques accepter ? Quels besoins considérer comme prioritaires ?
Et surtout : qui participe à ces décisions ?
Cette question est essentielle, car les biais de genre ne disparaissent pas spontanément avec l'automatisation.
Au contraire, lorsqu'un système est entraîné sur des données reflétant des inégalités historiques, il peut contribuer à les reproduire, voire à les amplifier.
Les enjeux sont multiples : biais dans les systèmes de recrutement, sous-représentation des femmes dans les métiers technologiques, stéréotypes véhiculés par les modèles génératifs ou encore violences numériques facilitées par les nouveaux outils.
Les deepfakes à caractère sexuel, par exemple, constituent une forme particulièrement préoccupante de violence numérique, qui touche majoritairement les femmes et peut aussi servir à intimider ou discréditer des personnalités publiques.
Ces sujets rejoignent les réflexions portées par des chercheuses et expertes, notamment Emmanuelle Galichet, enseignante-chercheuse au CNAM, sur les rapports entre technologies, société et place des femmes.
Ils font également écho aux démarches d'AI red teaming, qui consistent à soumettre les systèmes d'intelligence artificielle à des tests critiques pour identifier leurs vulnérabilités, leurs biais et leurs effets potentiellement dommageables.
Des initiatives comme celles de Humane Intelligence contribuent à développer ces approches en mobilisant une diversité de profils et d'expériences dans l'évaluation des systèmes d'IA.
Car il ne suffit pas de rendre les algorithmes techniquement plus performants.
Il faut aussi s'interroger sur la composition des équipes qui les développent, les organisations qui les déploient et les instances qui en définissent les orientations.
Cela ne signifie évidemment pas que les femmes seraient naturellement plus éthiques que les hommes.
Cela signifie qu'aucune société ne peut prétendre construire un avenir technologique inclusif en se privant d'une partie des perspectives, des expériences et des talents qui la composent.
Une intelligence artificielle véritablement responsable doit aussi être une intelligence artificielle pensée, évaluée et gouvernée collectivement.
« Et si l'IA était une femme ? » : un manifeste pour ouvrir le débat
C'est précisément l'ambition du manifeste « Et si l'IA était une femme ? », porté par ARBORUS aux côtés de Wassati et TAYLOR RIVER.
Cette initiative prolonge une réflexion essentielle : comment faire en sorte que les femmes soient pleinement associées à la conception, au développement et à la gouvernance des technologies qui transforment nos sociétés ?
Le manifeste invite à questionner nos pratiques, à rendre visibles les biais et à faire de la mixité un véritable levier de transformation.
De Biarritz à Paris, cette journée World With Women aura rappelé une chose essentielle : les transformations les plus durables commencent souvent par des rencontres, des témoignages et la volonté de faire ensemble.
Un grand merci à Cathe Lamarque pour son engagement et sa capacité à fédérer les énergies, ainsi qu'à Soraya Ouraoui, Nahima Selouane, Daphné Hanus, Céline Ferrer et Maëlle Bidegaray pour la richesse et la sincérité de leurs interventions.
Merci également à Julia Durroty et à la Villa Fal Héméra pour leur accueil dans ce lieu devenu un espace privilégié de dialogue autour de l'inclusion, de la diversité et des transformations de notre société.
Une pensée enfin pour toutes celles qui contribuent à faire avancer ces sujets depuis Paris et ailleurs, notamment Dr Cristina Lunghi, Juliette Delas, et les nombreuses femmes et hommes engagés dans cette dynamique collective.
Cette mobilisation constitue une première pierre. Mais sa réussite se mesurera surtout à ce qu'elle permettra de transformer demain : dans nos entreprises, nos associations, nos institutions, nos écoles, nos clubs sportifs et nos écosystèmes technologiques.
Car la mixité ne peut pas rester un objectif abstrait ou un simple indicateur de représentation.
Elle doit se traduire dans l'accès aux responsabilités, aux financements, à la reconnaissance, à la prise de parole et au pouvoir de décision.
Et alors que l'intelligence artificielle redessine une partie de notre avenir économique et social, cette exigence devient encore plus urgente.
La question n'est plus seulement de savoir comment donner davantage de place aux femmes. Elle est de comprendre pourquoi tant d'espaces ont été construits sans elles, et comment les transformer ensemble.
Au fond, c'est peut-être là le message le plus puissant de World With Women : la mixité n'est pas un combat que les femmes doivent mener seules. C'est un projet de société qui concerne tout le monde.
Et une question que chacun peut désormais se poser, dans son organisation comme dans ses engagements :
Qui manque encore autour de nos tables de décision ?
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